Bouka. Un roman de Ali Chaib CHERIF

Mabrouka, enfant svelte et agile, belle et rieuse, gardera pour le récit, au moins, sinon pour la vie, le surnom de Bouka. L’auteur annonce  parler de sa mère et donc le caractère  autobiographique de ce roman, car c’en est un, Bouka devenant personnage par ce qu’elle nous dit, dans le texte, d’une époque, d’une société, d’une anthropologie. L’auteur utilisera, d’ailleurs, explicitement  ce dernier terme non pour désigner le registre sur lequel il écrit, mais parce que déjà, dans cette palmeraie perdu dans le sud-tunisien, Tozeur, à l’étymologie incertaine, la présence coloniale imposait un regard importun sur  le moindre trait physique dissonant.

C’est que l’auteur le futur fils de Bouka, si on s’en tient à la thèse quasi-certaine  de l’autobiographie, tire sur le blond et son cousin a des yeux verts, caractères qui  font écho à une image du berbère, dans ce sud-tunisien, saharien et plutôt brun. 

Mais est-ce vraiment un sud-tunisien au sens où on l’entendrait aujourd’hui ? Bouka partira en mariage, après la mort de Aïcha, sa mère, qui s’était recluse après avoir été doublée par une autre épouse selon les lois de l’endogamie. Et  cette loi fait que, Boubakeur,  le père de Bouka refusa les demandes en mariage jusqu’à l’arrivée de  Lamine, frère  aîné de Brahim, de la lointaine ville algérienne de Souf. Porteur  du même nom, de même statut social, avec les mêmes repères culturels, Brahim pouvait donc épouser Bouka, dans le respect des lois endogamiques ancestrales.

Ce mariage ouvre, pour le lecteur, les espaces lointains. Coincée dans un cul de sac fait de dunes, prolongée le long d’un oued qui finissait en palmeraie, Tozeur se reliait pourtant à un réseau de route commerciale. Brahim nous en fait découvrir quelques itinéraires pluriséculaires et les objets qu’il ramène à la maison indiquent la profondeur de leur pénétration au Sud du Sahara.

Ce récit n’est pourtant pas un roman ethnographique.   Par petites touches, comme le ferait un peintre à composer un tableau, Ali Chaib CHERIF introduit les éléments qui relève de l’histoire immédiate : un poste frontière  symbolique, mais symbolique du pire, que traverse le cortège de la mariée entre Tozeur et Souf, la présence d’une garnison française à Oued-Souf avec médecin mais que ne consultera Brahim, malade, que par l’entremise d’un parent auxiliaire dans cette garnison, la mémoire vivace d’un oncle de Bouka charismatique et populaire chef de la résistance qui leva à trois reprises des troupes pour combattre la conquête française dans le sud-tunisien – ou  devrait-on dire le sud-algéro-tunisien ? –  et pour combattre la conquête italienne des terres libyennes. Le système  de parenté et son étendue territoriale, les routes commerciales, les mobilisations des troupes tribales, délimitent des espaces historiques cohérents et anciens, aux identités fortes et qui font écho aux documents historiques les plus anciens sur les guerres puniques, l’Afrique des romains, et la continuité de la Numidie vers le Sud.

Certains lecteurs peuvent faire le rapprochement avec les itinéraires de Ben Boulaïd vers la Libye dans sa quête des armes. Le roman peut-il donner d’autres profondeurs, d’autres perceptions de l’histoire ? Oui, en ce qu’il l’exprime avant qu’elle ne soit achevée comme objet.

Veuve Bouka élèvera ses enfants en restant à Souf, malgré l’insistance de son frère de rejoindre sa famille et son oasis. La guerre de libération viendra, sur ces entrefaites,  qui portera la mémoire des résistances et  les transformations  introduites par l’intrusion coloniale  au niveau des bouleversements que vous connaissez. Au bout de ces années de lutte et de la libération, au cours desquelles Bouka montrera des qualités exceptionnelles de mère et d’algérienne, Bouka aura besoin de récupérer son héritage pour l’avenir de ses petits-enfants. Il lui faudra alors un passeport et franchir un poste frontière algéro-tunisien pas du tout symbolique et bien réel.

M.B

Bouka. Ali Chaib CHERIF. Editions BAGHDADI. Alger. 86 pages.

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